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3 questions à

Monika Rühl, directrice générale d’economiesuisse, comment analysez-vous le rejet, par le Conseil national, de l’accord de libre-échange avec le Mercosur ? Est-ce à dire que cet accord ne verra jamais le jour ?

C'est une décision regrettable, mais elle ne referme rien. Le 17 juin, le National a écarté par 96 voix contre 86 et 9 abstentions l'accord conclu l'an dernier entre l'AELE, dont la Suisse fait partie, et le bloc sud-américain. Le texte part maintenant au Conseil des États, qui a les moyens de renverser ce vote. Les travaux de commission suivent leur cours et la Chambre haute se prononcera cet automne. Il est important qu'elle permette au dossier d'avancer lors de cette session.

Verra-t-il le jour ? Je me garderai de tout pronostic. Ce que le vote du National indique, c'est la sensibilité politique du dossier. Rien n'est joué d'avance et il faudra convaincre.

Ce qui est sûr, en revanche, c'est que l'attente a un prix. Depuis le 1er mai, l'UE applique son propre accord avec le Mercosur. Résultat : au Brésil, dixième économie mondiale selon les dernières projections, nos concurrents allemands ou italiens vendent déjà moins cher que nous. Autrement dit, chaque mois de blocage nous coûte des parts de marché. Et au-delà des francs perdus, un refus mettrait en doute la parole de la Suisse auprès de ses partenaires commerciaux, au moment précis où la diversification et l'ouverture des marchés sont plus que jamais nécessaires. Ne l'oublions pas !

 

Rappelez-nous l’importance de cet accord pour l’économie suisse. Quels sont les secteurs qui en bénéficieraient le plus ? Et quelle est la (ou les) mesure prévue la plus forte ? 

Notre pays gagne un franc sur deux à l'étranger. Et cela ne concerne pas que les exportateurs : derrière eux travaillent des PME, fournisseurs ou prestataires, dont l'activité ne quitte jamais la Suisse mais dépend entièrement de ces entreprises tournées vers l'international. C'est tout ce tissu que le retour des barrières douanières a fragilisé.

Prenez les États-Unis : en douze mois, nos exportations y ont changé quatre fois de régime, de 39 % à 12,5 %, sur un marché qui absorbe près de 19 % de nos ventes à l'étranger. Une entreprise encaisse temporairement ce genre de secousse, mais l'incertitude empêche toute planification. Un pays aussi exposé n'a donc qu'une réponse : diversifier ses débouchés. C'est bien la ligne du Conseil fédéral, qui cherche à multiplier les accords commerciaux. Et c'est précisément ce qu'ouvre le Mercosur, avec ses 270 millions d'habitants et l'un des ensembles les plus dynamiques de l'hémisphère Sud. Nous y exportons déjà pour environ 4 milliards de francs, et le potentiel reste inexploité.

La mesure la plus forte, c'est la suppression des droits de douane élevés. Aujourd'hui, une entreprise qui vend une machine au Mercosur en acquitte jusqu'à 20 %. L'accord les supprime pour la moitié de nos exportations dès l'entrée en vigueur, puis pour 95 % ensuite. Cela représentera plus de 155 millions de francs d’économies par an !

Les branches concernées sont notamment la pharma, la chimie et l'agroalimentaire. Mais je pense aussi à l'horlogerie, aux instruments de précision et à l'industrie des machines, des secteurs fondamentaux pour l'Arc jurassien. Nos indications géographiques seront également protégées.

Cet accord va bien au-delà de la question douanière. Il renforce aussi la sécurité juridique et la protection de la propriété intellectuelle, il facilite l'accès au marché pour nos prestataires de services et nos investisseurs, et il ouvre de nouvelles possibilités dans les marchés publics. Une économie exportatrice comme la nôtre ne peut pas travailler durablement avec des conditions d'accès moins bonnes que celles de ses concurrents.

 

L’opposition vient surtout d’une partie de la gauche et du monde agricole. Est-ce que l’accord a négligé le volet agricole ? Si tel n’est pas le cas, comment jugez-vous cette opposition ?

Non. Les contingents négociés pèsent moins de 2 % de la consommation nationale, c'est très limité et tout à fait gérable.

Il y a une contrepartie, bien sûr, comme dans tout compromis. La Suisse importerait en franchise de douane des quantités limitées de viande, d'huiles alimentaires et de miel. Mais ces contingents pourront être suspendus en cas de déséquilibre : un mécanisme de sauvegarde permet de réagir si le marché subit une perturbation imprévue. Quant au vin rouge, les volumes admis sans droits de douane plafonnent à 5 % du total de ce que nous importons, bien trop peu pour concurrencer nos producteurs. Il n'a jamais été question de brader notre agriculture et notre viticulture.

L'accord est donc équilibré : garde-fous pour les secteurs sensibles et engagements contraignants en matière de durabilité. Ces garanties nous paraissent suffisantes. C'est pourquoi nous refusons d'y greffer une couche d'obligations supplémentaires copiées sur le règlement de l'UE sur la déforestation (EUDR). Cela n'ajouterait que de la bureaucratie.

Je comprends les inquiétudes, mais je rappelle que l'agroalimentaire figure justement parmi les branches qui bénéficieraient le plus de l'accord, avec un meilleur accès pour nos produits transformés. Et beaucoup d'entre eux, du fromage au chocolat en passant par les biscuits, sont fabriqués à partir de matières premières agricoles suisses : du lait, de la farine de blé, du sucre. Autrement dit, cet accord profite directement à notre agriculture.

Quant à l'opposition, rappelons ce qui est en jeu : la compétitivité de nos exportateurs, parmi lesquels nos PME, les emplois qui en dépendent et l'ancrage de la Suisse dans une région du monde qui gagne en importance.

 

Monika Rühl, un grand merci pour votre précieuse contribution.

 

Monika Rühl, directrice générale d’economiesuisse